Le mythe du poisson rouge ne vient pas des neurosciences mais d’un diaporama de Microsoft. Entre surcharge informationnelle et régimes de l’attention décrits par Yves Citton, une analyse sociale s’est transformée en diagnostic cognitif.
🐟 Le poisson rouge n’est pas né dans un bocal
“Nous aurions moins d’attention qu’un poisson rouge.”
La formule est parfaite.
Courte, absurde, mémorable.
Elle circule partout… mais elle ne vient pas d’une étude scientifique.
Elle apparaît dans un diaporama publié par Microsoft en 2015, consacré aux usages numériques. On y lit que l’attention moyenne serait passée de 12 à 8 secondes — soit moins qu’un poisson rouge.
Un chiffre. Une comparaison. Une conclusion.
➡️ L’histoire est lancée.
🧠 Ce que mesurait vraiment le diaporama
Pas l’attention humaine au sens cognitif.
Mais plutôt :
- la difficulté à retenir un utilisateur
- dans un environnement saturé de contenus
Autrement dit :
➡️ un problème de concurrence attentionnelle
➡️ pas un problème de cerveau
Et pourtant, le glissement est immédiat :
- les utilisateurs zappent
→ l’attention diminue
→ les capacités cognitives s’effondrent
Bienvenue dans l’aquarium.
🌱 Yves Citton : une autre histoire
Les travaux de Citton proposent une lecture beaucoup plus solide.
Pour lui, l’attention n’est pas une réserve mentale qui se vide.
C’est une dynamique collective, liée à nos environnements.
Il parle d’économie de l’attention :
➡️ dans un monde saturé d’informations,
l’attention devient une ressource disputée
Et surtout d’écologie de l’attention :
➡️ nos milieux médiatiques transforment
nos manières d’être attentifs
🧠 Des régimes, pas un déclin
Citton décrit différents régimes de l’attention :
- focalisée
- flottante
- distribuée
Ce qu’il montre :
➡️ l’attention ne disparaît pas
➡️ elle se transforme
Mais ces concepts vont subir une traduction… disons aventureuse.
⚠️ Le grand glissement
- Les conditions d’attention changent
- Les individus ont du mal à suivre
- Leur attention diminue
- Leur cerveau se dégrade
Même point de départ.
Conclusion radicalement différente.
➡️ d’un côté : une analyse écologique
➡️ de l’autre : un diagnostic neurologique
🐟 Une confusion très pratique
Transformer un problème de milieu en problème de cerveau permet :
- de simplifier
- d’alarmer
- de médicaliser
Et surtout :
➡️ de raconter une histoire claire
Une histoire qui circule bien.
Qui se retient en 8 secondes, peut-être.
🎭 L’ironie du dispositif
Le mythe du poisson rouge naît :
- d’un document marketing
- produit par une entreprise
- dont le modèle repose sur la captation de l’attention
👉 On observe une difficulté à retenir les utilisateurs
👉 On la transforme en faiblesse des utilisateurs
Et le récit se diffuse.
🧩 Ce qu’il faut retenir
- Le “poisson rouge” est un artefact
- Les travaux de Yves Citton décrivent une transformation, pas un déclin
- Le passage de l’un à l’autre repose sur un glissement :
➡️ du social vers le biologique
Au fond, l’attention n’a peut-être jamais été aussi sollicitée.
Mais ce qui change vraiment…
c’est la manière dont on raconte ce qui lui arrive.
