Hyperconnexion

Un mot commun, des mondes étanches


Hyperconnexion

L’hyperconnexion est souvent pensée comme un problème individuel.
Les sciences sociales la décrivent plutôt comme un environnement structuré par données, scores et normes.
Déplacer le regard, c’est passer des usages aux structures où s’organisent réellement les comportements.

On parle de plus en plus d’hyperconnexion.
Mais rarement de la même chose.

Derrière ce mot unique se cachent en réalité plusieurs manières de décrire — et donc de traiter — le numérique contemporain.
Et ces manières ne cohabitent pas vraiment. Elles s’ignorent.


🧠 L’hyperconnexion comme problème individuel

Dans les médias généralistes, l’hyperconnexion est le plus souvent présentée comme une question personnelle.

Trop d’écrans.
Trop de notifications.
Pas assez de maîtrise.

Le récit est psychologisant, parfois médicalisé : addiction, surcharge, perte de contrôle.
Les solutions proposées suivent logiquement ce cadrage :

  • hygiène numérique
  • discipline personnelle
  • droit à la déconnexion

Le système technique, lui, reste largement hors champ.


🎓 Une version éducative… mais un cadre inchangé

Dans le champ éducatif, le ton se fait plus nuancé.

L’hyperconnexion devient un objet de prévention et d’accompagnement :

  • équilibre des usages
  • autonomie
  • gestion du temps d’écran
  • identité numérique

On ne parle plus d’addiction, mais de compétences.

Pour autant, le cadre reste similaire :
👉 l’individu demeure le principal lieu d’intervention.


🌍 Un autre regard : l’hyperconnexion comme fait social

Du côté des sciences humaines et sociales anglo-saxonnes, le problème est posé autrement.

Chez Rogers Brubaker, Deborah Lupton ou Tanya Kant, l’hyperconnexion n’est ni une dérive ni un excès.

Elle est analysée comme un fait social total.

Elle engage :

  • des infrastructures techniques
  • des régimes de visibilité
  • des formes d’évaluation
  • des manières d’être au monde

Le numérique n’est plus un outil que l’on utiliserait mal.
C’est un environnement dans lequel les pratiques prennent forme.


📊 Quantified Self : se mesurer pour habiter le monde

Dans cette perspective, le quantified self (QS) n’est pas une lubie narcissique.

Il désigne un rapport au réel structuré par la mesure :

  • se quantifier
  • se comparer
  • s’ajuster

👉 Ces opérations deviennent des gestes ordinaires.

Il ne s’agit pas d’un ennemi à combattre,
mais d’un milieu à comprendre.


🧮 Scoring : une organisation discrète du social

En France, Hubert Guillaud propose une lecture proche avec la notion de scoring et de gouvernementalité algorithmique.

Ce qu’il montre, c’est que l’évaluation ne se contente plus de juger.
Elle organise.

👉 Elle classe
👉 elle oriente
👉 elle distribue les opportunités

Sans nécessairement se rendre visible comme décision.

Il ne s’agit pas d’un excès technique,
mais d’un principe d’organisation.


⚠️ Une critique encore incomplète

Aujourd’hui, la critique des plateformes et de l’économie de l’attention est largement partagée.

Mais elle reste souvent dans une zone de confort :

  • elle continue d’individualiser et de psychologiser les usages
  • elle cible quelques acteurs identifiables
  • elle dénonce des modèles économiques

👉 mais elle évite encore de penser pleinement :

  • les institutions
  • les rapports de pouvoir
  • le rôle structurant des scores

🧭 Déplacer le regard

Ce déplacement est exigeant.

Il suppose de renoncer à une explication simple, centrée sur les comportements individuels,
pour interroger des structures plus diffuses, plus abstraites… mais aussi plus déterminantes.

C’est pourtant à cet endroit que se joue l’essentiel.

Et c’est précisément là que l’éducation aux médias et à l’information pourrait porter davantage son attention.


📚 Références

  • Brubaker, R. (2023). Hyperconnectivity and Its Discontents. Polity Press.
  • Guillaud, H. (2025). Les algorithmes contre la société. La Fabrique.
  • Kant, T. (2020). Making it Personal. Oxford University Press.
  • Lupton, D. (2016). The Quantified Self: A Sociology of Self-Tracking. Polity Press.

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