Le temps d’écran peut se lire comme un indicateur du « spectacle » : une vie médiatisée par images et métriques. Mais les adolescents n’y sont pas passifs : entre normes et braconnage, ils y travaillent aussi leur identité et captent l’attention dans des marges de jeu.
🎬 Et si le temps d’écran mesurait… le spectacle ?
Une autre piste consiste à lire le temps d’écran comme un compteur :
celui du temps passé en régime de spectacle.
Au sens de Guy Debord :
non pas un amas d’images, mais des rapports sociaux médiatisés
par des images, des formats… et des métriques.
Vu sous cet angle, le temps d’écran indique :
– une part de la journée vécue à travers des dispositifs non choisis,
– une exposition continue à la visibilité, à la comparaison,
– une injonction diffuse à « exister » en image.
👉 En ce sens, le temps d’écran devient presque le KPI parfait de la société du spectacle.
Mais s’arrêter là serait… un peu trop spectaculaire.
📽️ Images, spectacle… et travail de soi
Les travaux de Jocelyn Lachance et Yann Leroux sur les selfies d’adolescents montrent une ambivalence féconde :
– des espaces de normes, de comparaison, de mise en conformité,
– mais aussi des terrains de travail de soi.
Apprivoiser un corps qui change, tester des identités, chercher sa place.
Même sous régime de spectacle, la sociabilité ne disparaît pas :
elle se recompose à travers les images.
📈 Attention, ruses et braconnage
Avec danah boyd, la focale glisse vers l’attention.
Les adolescents ne sont pas seulement captés :
ils apprennent aussi à capter.
Attirer l’attention devient une compétence ordinaire,
dans un jeu un peu bancal où les plateformes monétisent ce qui relève aussi de la reconnaissance.
Cela fait écho à Michel de Certeau :
Les usages ne sont pas passifs.
Ce sont des arts de faire, des ruses, des braconnages.
Sur TikTok ou dans les stories :
– on détourne des trends,
– on joue avec des formats sérieux,
– on bricole avec des règles qu’on n’a pas choisies.
👉 Le temps d’écran cumule donc :
– du temps de capture spectaculaire,
– et du temps… presque situationniste, de braconnage attentionnel.
🎯 Et donc ?
Le temps d’écran n’est ni un simple temps perdu,
ni un espace d’émancipation pure.
Il est les deux à la fois. Et autre chose encore.
La question devient alors moins :
« Combien d’heures passent-ils en ligne ? »
Que :
« Quel type de spectacle occupe ces heures —
et quelles marges ont-ils pour y bricoler leurs relations et leur attention ? »
📚 Références
- Certeau, M. de (1980). L’Invention du quotidien. Tome 1 : Arts de faire. Paris : Gallimard.
- Debord, G. (1967). La Société du spectacle. Paris : Buchet/Chastel ; rééd. Gallimard, « Folio essais ».
- Lachance, J., Leroux, Y., & Limare, S. (2017). Selfies d’ados. Paris : Hermann.
- boyd, d. (2016). C’est compliqué. Les vies numériques des adolescents. C&F Éditions
