1927

L’accordéon du samedi soir


1927

Le monde sort de la guerre, hésite entre ordre et modernité. Les villes s’animent, les corps se libèrent un peu, mais les normes tiennent encore. Pendant ce temps-là, la jeunesse danse, se montre, s’invente des gestes nouveaux. Déjà, certains rythmes dérangent.

Chaque samedi, ils déplacent les tables du café et poussent les chaises contre les murs. Un gramophone grésille dans un coin, mais ce soir, c’est un jeune du quartier qui joue de l’accordéon, en boucle, jusqu’à l’épuisement. Les corps s’animent, les pas glissent. Les robes tournent. La guerre est finie, et il faut bien inventer autre chose.

Les filles sont venues bras dessus bras dessous, les cheveux courts et les lèvres rouges — comme dans les magazines. Les garçons se donnent un genre, les mains dans les poches, la raie bien tirée. Ils n’ont pas l’air de flirter, mais tout est dans le regard. La société les autorise à être jeunes, un peu, du moins tant qu’ils ne font pas de vagues.

Car dans les journaux, déjà, les éditos s’indignent. Trop de musique. Trop de maquillage. Trop de jambes. On parle de « dérive américaine », de « jeunes filles perdues dans le jazz ». On soupçonne les bals d’être des nids à débauche. On veut encadrer, surveiller, fermer plus tôt.

Mais ici, au fond de cette salle de village, le monde est encore en construction. Et même si la jeunesse est surveillée, normée, encadrée… elle apprend à se mouvoir avec style, à vivre en musique, à ignorer un instant le regard des adultes.

D’autres musiques viendront.

Mais pour l’instant,
c’est l’accordéon.

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