1956

Le roi du flipper


1956

Le monde se modernise, s’équipe, s’ouvre aux loisirs et à la consommation. Les villes changent, les sons aussi. Entre travail et école, de nouveaux espaces apparaissent. Pendant ce temps-là, la jeunesse se retrouve, joue, écoute autrement. Déjà, certains lieux inquiètent.

Ils traînent, comme souvent, près du bar-tabac. C’est l’heure creuse, juste après les cours mais avant que les parents rentrent du travail. Ils ont 14, 15 ans, l’âge incertain des cheveux trop bien peignés ou trop mal coiffés. L’endroit sent le vieux tabac, la gomme mâchée et le verre rincé.

Au fond du bistrot, le flipper clignote dans le brouillard des Gauloises.
Les billes s’entrechoquent, les ressorts claquent.
Jean-Michel y joue comme personne. Il y met une énergie contenue, presque mystique. Une chorégraphie de poignet et de hanche.

Les autres l’admirent en silence.
Il n’a pas besoin de parler.
Il a du cuir, un regard un peu trop franc, et un demi-sourire à faire trembler les filles du CEG voisin.

Autour de lui, les copains rient fort pour se donner une contenance. Les filles roulent des yeux mais ne partent pas.
Dans le coin, un juke-box aux reflets chromés balance un slow de Johnny ou un rock rageur d’Elvis. Les vinyles s’enchaînent, les battements s’accélèrent.
Le bar devient piste de danse mentale.

Le patron lève un sourcil :

“Un jour, ils inventeront des trucs pires. Des jeux où t’as même plus besoin de pièce. Et une musique que même moi, j’comprendrai plus.”

Mais pour l’instant, Jean-Michel marque un high score.
Les autres l’applaudissent.
Il hausse les épaules.
Il est juste bon. C’est tout.

D’autres jeux viendront.

Mais pour l’instant,
c’est le flipper.

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