1997

Le miroir en miettes


1997

Le monde s’ouvre, se fragmente, se connecte sans encore se relier complètement. Les références circulent, se mélangent, se dédoublent. Les repères vacillent doucement. Pendant ce temps-là, la jeunesse explore, assemble, se cherche autrement. Déjà, certaines identités inquiètent.

Dans une chambre vaguement rangée, quelque part en 1997, trois ados sont affalés sur un tapis mité. Un quatrième observe en silence, dos contre le mur. Le garçon aux cheveux longs — chemise à carreaux sur t-shirt Nirvana — tient un Discman comme un objet sacré. Il écoute Nevermind ou OK Computer, selon l’humeur. Sa voisine, entre gothique douce et hippie fatiguée, gribouille sur un classeur noirci de citations de Baudelaire et de refrains d’Indochine.

Sur la table basse, un manuel de jeu de rôle ouvert : dilemme existentiel entre incarner un elfe noir ou un vampire mélancolique. À côté, des dés à vingt faces et une canette de soda tiède. Une affiche de MTV se décolle au mur — comme un totem adolescent, plus spectre que repère. Elle ne commande rien. Elle propose.

Dans ces années-là, l’ado ne cherche plus à se définir, mais à s’explorer. Le monde est un vidéoclub, un disquaire, un placard à identités. On pique chez les punks, on flirte avec la techno, on pleure en grunge, on passe du fluo au noir. C’est le règne du moi-mosaïque, un kaléidoscope qu’on tourne chaque semaine pour voir ce que ça fait.

Paniques morales de l’époque : les jeux de rôle rendent schizophrène, les CD pervertissent l’âme, MTV formate des clones globalisés. Les magazines s’inquiètent : “Et si nos enfants ne devenaient jamais eux-mêmes ?”

Mais dans cette chambre, on ne s’inquiète pas. On ressent. Il y a du flou, du spleen, un peu de weed, beaucoup de musique… et la conviction étrange que changer souvent de masque, c’est peut-être chercher un vrai visage.

Cet épisode fait partie du feuilleton de l’été sur la jeunesse et ses médias. Ce n’est pas une vérité historique, mais une traversée fictionnelle des représentations.

D’autres fragments viendront.

Mais pour l’instant,
c’est un Discman.

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